Anthony Macgregor King
Psychologue clinicien au Vésinet
Anthony Macgregor King
Psychologue clinicien au Vésinet

Pour mieux répondre à cette question, j’aimerais m’appuyer sur deux citations tirées de Psychologie du Yoga de la Kundalinî, de Carl Gustav JUNG*. 

1.    « Une analyse (ou une thérapie)**, par exemple, ne dépend pas de la nature de l’analyste (ou du thérapeute). Non, il s’agit bien de votre propre expérience. Ce dont vous faites l’expérience au cours de l’analyse (au cours de la thérapie) n’est pas provoqué par moi, mais correspond à ce que vous êtes. Vous aurez exactement telle expérience avec moi, et ce sera votre propre expérience. Tout le monde ne tombe pas amoureux de moi, tout le monde ne se froisse pas lorsque je fais une remarque caustique, et tout le monde n’apprécie pas le caractère radical de certaines de mes expressions. L’expérience de l’analyse (ou de la thérapie) au cours de laquelle je suis toujours le même Dr Jung constitue un processus fort variable selon les gens. »

2.    « Les individus sont en effet très différents et, par là même, l’analyse (ou la thérapie) se révèle toujours comme une expérience différente, y compris pour moi-même (le thérapeute). Si je suis dans un tel cadre celui qui reste égale à lui-même, les patients, eux, se transforment – et en conséquence, l’expérience de l’analyse (de la thérapie) telle que je la perçois, change continuellement. Mais naturellement, le patient croit que son analyse (ou sa thérapie) se déroule ainsi parce que j’en fais partie intégrante. Il ne voit pas qu’il s’agit aussi de son expérience subjective. Aussi longtemps que le patient approche l’analyse (ou la thérapie) de cette façon – c’est-à-dire comme un flirt ou une discussion personnelle –, il ne peut en tirer ce qu’il devrait en tirer, car il ne s’est pas encore perçu lui-même. Lorsqu’il commence réellement à saisir cette expérience comme la sienne, alors il comprend que le Dr Jung (ou untel), son partenaire de jeu, n’a qu’une importance relative. Il est en vérité ce que le patient pense de lui. Comme une patère à laquelle vous suspendriez vos vêtements. Loin d’être aussi tangible qu’il le semble, il constitue aussi votre expérience subjective. »

Allons directement à ce que j’estime être l’essentiel de la première citation.

Tentative d’une réponse en forme de commentaire :

Première remarque

Nous touchons ici au regard. A la condition intrinsèquement subjective du regard. C’est-à-dire que nous touchons au point de vue de celui (ou celle) qui pose son propre regard sur « sa propre expérience », de sa propre thérapie – et donc, par extension, le regard que l’individu « jette » sur sa relation avec un thérapeute. 
L’expérience du patient découle de la nature « vécue » dans la relation ; et la texture de cette relation est fonction de son propre regard. 
Le regard est à la fois déterminé et déterminant. Il est tributaire des relations « vécues » précédemment avec autrui. En conséquence, nous touchons ici à la subjectivité de l’expérience thérapeutique et à ce que l’on en fait, par le biais de la « fiction », c’est-à-dire en se la racontant à soi-même : avant, pendant et après la séance. Cela fait écho à l’expérience continue et discontinue « avec autrui », rappelée à soi, en écho en soi – par la pensée, par les émotions, par le biais de l’indéfinissable fibre de son ressenti. 
Nous touchons ici à l’immense champ de travail qui est celui de la prise de conscience de soi. Capacité de voir. Propension à se voir. Aptitude à se percevoir – avec toute la clarté et tout le recul possible

Contrepoint

Pendant que se forme la fiction de l’expérience composée avec « le thérapeute », éclot à l’intérieur de soi la lente prise de conscience que cette fiction ne dépend pas du thérapeute, mais de sa propre expérience avec celui-ci, et de ce que l’on en fait. A partir du moment (insight) où l’on commence à comprendre que son « expérience subjective avec le thérapeute » n’émane et ne dépend que de soi, et de soi seul, alors, débute un autre travail sur le « sens » donné à sa propre fiction. 

Il convient de dire que la trame du récit thérapeutique du patient, celui qu’il se conte et se raconte, s’avère être en lien très étroit avec ce qu’il est « ailleurs », en dehors du cabinet.

Première conclusion

Comprendre que « ma thérapie » ne dépend pas de la nature de mon thérapeute, me permet de réaliser que je détiens un pouvoir déterminant sur moi-même.  

Deuxième remarque

En évoquant le regard, toutefois, nous ne devons jamais perdre de vue le sens que nous attribuons à ce qui est visé et vu (mal visé et mal vu). 

Le regard posé sur ceci ou cela est – et sera toujours – à la fois déterminé et déterminant : déterminé par le sens attribué aux expériences antérieures ; déterminant, car nourrit par le sens désigné que nous donnons à l’expérience « actuelle » avec le thérapeute. Un regard déterminé et déterminant, opérant à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Et pourvu de sens et de non-sens. Car le regard vise ceci ou cela avec une intention naissante (opérant souvent à son insu) : c’est ce vers quoi l’on s’applique à diriger toutes ses pensées par la suite. 

Autrement dit, nous parlons ici de ce qui a trait au pouvoir, le pouvoir que nous octroyons à ceci ou cela (personne ou chose, événement ou parole) par le biais du regard. 
La qualité de mon regard (avisé ou pas) détermine le sens (ou le non-sens) que j’attribue à l’objet visé. Ce qui, à son tour, va délimiter le pouvoir que je lui concède. Et cette concession intrinsèque de mon pouvoir contient la qualité, la nature et le style d’interaction que je vais expérimenter au quotidien, y compris dans mes séances avec le thérapeute. 
Il y a une « structure commune » au regard. Un tissage de l’intérieur et de l’extérieur, par la dialectique entre les deux.

D’où la fiction que le regard est capable de produire : une perception fictive. 
Or, de cette fiction, le regard n’en est pas l’auteur. Il ne fait que traduire la « scène » vue à partir de deux critères (plus au moins mal calibrés) : la qualité du regard ; et la prise de recul par rapport à ceci ou à cela. Raison pour laquelle la traduction « de sa réalité » est fréquemment empreinte d’erreur. Faute de distance, notre cécité intérieure se traduit par un certain aveuglément extérieur. D’où la mauvaise interprétation de(s) sens apparents, émergents, existants… 

Notre regard, ce « traducteur subjectif », est bel et bien la grammaire intrinsèque en amont de toutes nos décisions ; la conjugaison de tous nos jugements et préjugés ; et la structure commune qui conditionne nos choix. Aussi, nous vivons assujetti, dépendant et tributaire de notre regard. Notre champ d’action est pondéré par sa pertinence (ou l’absence de celle-ci). 

Contrepoint

Quelles sont les conséquences du pouvoir octroyé par le regard ? 

Le pouvoir individuel repose sur le fait d’être libre de choisir. Choisir librement nécessite de voir clairement. Si l’on ne voit pas ceci ou cela pour ce que c’est, comment peut-on avoir un bon moyen d’agir, garder sa liberté et rester en possession de son pouvoir ? 

Nous touchons ici à la capacité individuelle à distinguer, à séparer, à percevoir, à discerner. Ne dit-on pas, à l’égard d’un individu, « je le sens » ou « je ne le sens pas » ? Encore faut-il que l’on ait prise sur ce que l’on sent vibrer dans son for intérieur. C’est là, dans l’intime, qu’il faut savoir voir, saisir, discerner – avant d’« agir ».

Deuxième conclusion

L’expérience (en thérapie) – avec tous ses affects, toutes ses tensions, toutes ses interprétations et ses maintes projections – l’ensemble de ce qui se passe pour le patient dans le cadre de cette relation si particulière avec un thérapeute, est un reflet peu ou prou fidèle à ce qui se passe pour lui dans sa vie « ailleurs ». 

C’est grâce au cadre professionnel, à la neutralité du thérapeute et à ses interventions ciblées et bienveillantes que le patient peut ajuster son regard et se réapproprier son plein pouvoir de discernement. 

 

Venons-en maintenant à la deuxième citation. Nous pourrions résumer son contenu ainsi : le thérapeute n’a effectivement qu’une importance relative. 

Troisième remarque

Le thérapeute n’est point le soleil autour duquel orbite le patient. Véritable révolution copernicienne individuelle lorsqu’il en prend conscience, elle change la vision du monde du patient. Pourquoi ? Parce que l’enjeu personnel du patient (ou le dénouement édifiant de sa thérapie), tourne autour de cette clé qu’il détient, lui, à savoir : la pertinence de son regard intérieur posé sur lui-même et reposé sur le monde extérieur. Ce glissement qui opère dans son propre point de vue est l’enjeu capital de sa thérapie. 

Troisième conclusion

Le « jeu » – et l’enjeu – thérapeutique est facilité par le thérapeute « partenaire ».  Partenaire dont la tâche est d’accompagner pas à pas le patient à prendre la pleine responsabilité de sa place de sujet. Dans cette perspective, l’accompagnement thérapeutique se doit de faciliter le tâtonnement de l’individu vers ce but en devenir. 

En guise de conclusion, une citation de Jung, tiré de l’ouvrage déjà cité, s’impose par sa synthèse inhérente : 

«… vous commencez à considérer le jeu du monde comme votre propre jeu, et les êtres qui apparaissent à l’extérieur comme les interprètes de votre condition psychique. Quoi qu’il puisse vous arriver, quelle que soit l’aventure que vous menez dans le monde extérieur, il s’agit alors de votre propre expérience. » 

 *Les deux extraits sont tirés de « Troisième conférence, 26 Octobre 1932 », in Psychologie du Yoga de la Kundalinî, Carl Gustav JUNG, p. 123. Albin Michel, 2005., Collection, Spiritualités vivantes. 
 ** A noter : les parenthèses ajoutées aux citations sont de ma propre main ; en revanche, les italiques, c’est moi qui souligne le texte de JUNG.

© Anthony Macgregor King (septembre 2014)


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